Falak Kothari
Directeur du secteur manufacturier, Marsh Risques
Les négociations directes, les prises de position politiques et les actions de lobbying des entreprises liées à la révision de 2026 de l’accord commercial nord-américain – dénommé « United States-Mexico-Canada Agreement (USMCA) » pour les Américains et « Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) » pour les Canadiens – battent leur plein.Alors que le processus de révision se poursuit au troisième trimestre de 2026, et peut-être même au-delà, les entreprises qui négocient et investissent en Amérique du Nord sont confrontées à la tâche d’évaluer continuellement quelle forme la politique commerciale continentale prendra une fois cette révision terminée.
Depuis le dernier rapport publié par Marsh Risques sur ce sujet, les priorités de négociation des trois pays se sont cristallisées, les leviers de politique commerciale disponibles aux États-Unis ont changé et la relation entre les États-Unis et la Chine s’est stabilisée.
Pour cette raison, il était justifié de publier un rapport actualisé. Ce rapport présente trois des scénarios les plus probables pour l’avenir du commerce nord-américain en date de juin 2026, y compris les changements potentiels les plus importants en matière de politiques et de réglementation associés à chaque scénario.
Des « indices » qui fournissent des indicateurs observables pour aider les entreprises à déterminer si l’un des scénarios est de plus en plus susceptible de se concrétiser sont également identifiés.
Le rapport vise à fournir un guide clair aux entreprises qui cherchent à améliorer leur compréhension des résultats potentiels de la révision de 2026 et, par conséquent, à mieux préparer leurs organisations pour l’avenir du commerce nord-américain.
Il existe de nombreuses variations des trois trajectoires potentielles qui ne sont pas abordées dans ce rapport. De plus, plusieurs autres scénarios ne sont pas abordés du tout. Bien que ces scénarios soient possibles, ils semblent beaucoup moins probables que les trois scénarios abordés dans ce rapport. Peu importe le scénario qui se concrétisera, les entreprises doivent être conscientes que l’avenir de la politique commerciale nord-américaine après cette révision ne sera probablement pas simple et clair.
Au contraire, il semble probable que l’environnement de politique commerciale reste marqué par des tensions croissantes, et il ne faut pas s’attendre à un retour au statu quo d’avant 2025, caractérisé par la stabilité politique. Par exemple, les États-Unis ont indiqué leur intention de maintenir des droits de douane sur les marchandises non conformes à l’accord commercial provenant du Mexique et du Canada à l’avenir.
En effet, dans un environnement de politique commerciale marqué par des tensions croissantes, les trois gouvernements peuvent continuer à tirer parti de leurs autorités respectives pour façonner le commerce de façon contraire aux politiques du « laissez-faire » des dernières décennies.
À son tour, cet interventionnisme compromet à maintes reprises les accords commerciaux existants, ce qui oblige les entreprises à porter une attention particulière et constante aux signaux et aux priorités politiques changeants aux niveaux national et bilatéral afin de positionner leurs organisations pour assurer leur succès continu.
Par conséquent, il est peu probable que le résultat de la révision de 2026 marque la fin d’une période d’instabilité historique dans la politique commerciale nord-américaine. Il ne s’agit peut-être que d’un chapitre dans une nouvelle ère de complexité commerciale et de tension qui façonnera l’environnement opérationnel dans un avenir proche.
Pour cette raison, il est important pour les dirigeants de déterminer le scénario qu’ils considèrent comme le plus probable et de réfléchir à la façon dont ils peuvent préparer leur organisation en conséquence.
Le Mexique et le Canada acceptent conjointement les priorités les plus importantes des États-Unis, ce qui permet d’effectuer un renouvellement trilatéral dans le cadre d’un accord commercial révisé. Les objectifs trilatéraux énoncés par les États-Unis comprennent les suivants, dont au moins certains peuvent nécessiter la ratification du Congrès.
| Politique | Description | Commentaire |
|---|---|---|
| Règles d’origine plus strictes | Les États-Unis souhaitent faire passer le seuil des règles d’origine pour les véhicules de 75 % à plus de 80 % et exiger que 50 % des composants proviennent des États-Unis. | Les règles d’origine sont une exigence selon laquelle une certaine proportion d’un produit provient d’un emplacement désigné. Une exigence de 50 % imposée par les États-Unis, ce qui signifie que la moitié de tous les composants d’un véhicule doivent être d’origine américaine, pourrait avoir de graves répercussions sur certaines entreprises de la chaîne d’approvisionnement automobile canadienne, en particulier celles spécialisées dans les composants de grande taille. |
| Comblement des lacunes et renforcement de l’application | Appliquer de manière plus rigoureuse les dispositions existantes et supprimer les lacunes dans les politiques. | Les États-Unis veulent une application plus stricte des enquêtes sur la main-d’œuvre, qui affecteraient principalement les usines au Mexique. Les États-Unis souhaitent également supprimer la clause dite de « cumul » dans les règles d’origine, qui empêche que les composants étrangers présents dans certaines pièces automobiles soient pris en compte dans le calcul des seuils des règles d’origine. Le renforcement des normes relatives aux procédés de « fusion et coulée » constitue également une priorité pour l’acier et l’aluminium. |
| Harmonisation des politiques tarifaires extérieures et du contrôle des investissements directs à l’étranger | Les États-Unis souhaitent que le Mexique et le Canada harmonisent leurs politiques commerciales et d’investissement extérieures à celles de Washington. | Cela obligerait le Mexique et le Canada à adopter certaines mesures tarifaires américaines à l’égard des pays avec lesquels ils n’ont pas conclu d’accord de libre-échange. Il faudrait également que le Mexique et le Canada élargissent les mécanismes de contrôle des investissements, en particulier pour les investissements directs chinois entrants dans des secteurs stratégiques ou politiques importants. |
Bien qu’il ne s’agisse pas d’une liste complète, ces trois changements structurels de politique sont des priorités absolues pour les États-Unis, et le Mexique et le Canada devront probablement les accepter pour convaincre le gouvernement des États-Unis qu’un renouvellement trilatéral de l’accord commercial est souhaitable. Pour obtenir une liste plus complète des obstacles au commerce et des priorités en matière de révision, veuillez consulter les sites de politiques commerciales pertinents pour les États-Unis, le Canada et le Mexique.
Ces trois indices peuvent indiquer qu’un renouvellement trilatéral est de plus en plus probable :
Il se pourrait également qu’il n’y ait pas de prolongation officielle de l’accord commercial. Dans ce scénario, les États-Unis, le Canada et le Mexique ne conviennent pas de reconduire l’accord commercial pour une période supplémentaire de 16 ans. Au lieu de cela, l’accord demeure en vigueur dans son format actuel jusqu’à ce qu’il soit renouvelé par toutes les parties à une date ultérieure ou jusqu’à son expiration en 2036.
En l’absence d’un renouvellement, les États-Unis, le Mexique et le Canada peuvent conclure des « accords parallèles » sur des questions prioritaires, tenter de trouver un terrain commun dans la mesure du possible et laisser des sujets litigieux non résolus.
Ce scénario peut être le plus complexe des trois pour les entreprises, du moins en ce qui concerne le défi persistant de faire le suivi des accords parallèles à venir et de la façon dont ceux-ci peuvent se chevaucher ou interagir avec les règles, les règlements et les obligations en matière de conformité déjà établis par l’accord commercial.
Au-delà des politiques prioritaires énumérées dans le premier scénario, que les États-Unis continueront sans aucun doute à réclamer dans le cadre de relations bilatérales, d’autres domaines d’intérêt prévus comprennent :
Les entreprises ne doivent pas écarter la possibilité que les États-Unis mettent fin à l’accord commercial et cherchent à le remplacer par des accords bilatéraux, notamment pour les raisons suivantes :
Pour contrer les frustrations, il existe des moyens de dissuasion qui vont au-delà des arguments économiques, ce qui peut motiver les États-Unis à chercher une résolution dans le cadre de l’accord existant ou parallèlement à celui-ci.
Pour déterminer si les déclarations des représentants des États-Unis sur la possibilité de mettre fin à l’accord commercial visent simplement à créer un moyen de pression ou si elles représentent une menace réelle de déclencher la clause de retrait avec préavis d’au moins six mois, il faut tenir compte de ces déclarations dans le contexte de l’évolution plus générale de la relation trilatérale.
Si l’intention est de se retirer de l’accord, il faudrait probablement qu’au moins deux éléments soient également confirmés conjointement :
Si elle envisage un retrait, l’administration des États-Unis devra évaluer si sa frustration face aux contraintes existantes et aux défauts perçus de l’accord commercial est suffisamment importante pour risquer les perturbations économiques, l’incertitude juridique et les solutions de rechange potentiellement imparfaites qui pourraient le remplacer.
De plus, l’administration devra évaluer si elle croit que ces problèmes ne peuvent être résolus qu’en se retirant de l’accord commercial. Les entreprises qui cherchent un cadre pour comprendre ce processus peuvent envisager le concept d’« Alliance Amérique du Nord » ou de « forteresse américaine ».
D’après les déclarations publiques répétées des représentants des États-Unis, la préférence de l’administration est l’Alliance Amérique du Nord. L’administration semble vouloir privilégier les chaînes d’approvisionnement nord-américaines intégrées avec des barrières continentales qui correspondent à ses priorités en matière d’investissement entrant et d’importation de marchandises par rapport à d’autres scénarios.
Pour le Canada et le Mexique, toutefois, un accord commercial restructuré de manière trilatérale pour s’adapter à une ère de concurrence géoéconomique s’accompagnerait de réserves et de nouvelles contraintes.
Comme pour les autres partenaires et les accords commerciaux conclus en 2025, la position des États-Unis est que l’accès libre de droits de douane au marché américain pour la majorité des exportations canadiennes et mexicaines est un privilège, et non un droit.
Pour conserver ce privilège, les États-Unis s’attendent à ce que le Canada et le Mexique acceptent des conditions moins favorables sur les métaux et les biens manufacturés, ainsi que sur d’autres questions décrites ailleurs dans le présent rapport et dans des documents publics américains.
En l’absence de telles concessions, les États-Unis seraient plus susceptibles de poursuivre leur deuxième préférence : une stratégie de « forteresse » américaine qui pourrait prendre la forme du non-renouvellement de l’accord commercial avec des accords parallèles ou, potentiellement, d’un avis de retrait.
Les entreprises et les investisseurs qui se préparent à un environnement de politique commerciale moins stable en Amérique du Nord peuvent prendre plusieurs mesures.
De nombreuses organisations ne disposent pas d’une capacité stratégique coordonnée, même si l’expertise nécessaire à cette capacité existe bel et bien dans divers services de l’entreprise.
Dans le contexte de changements aussi profonds, notamment au niveau des relations commerciales nord-américaines, qui peuvent avoir une incidence si fondamentale sur les chaînes d’approvisionnement, la stratégie et la rentabilité d’une entreprise, cela pose un problème.
Tant que l’avenir de la politique commerciale nord-américaine demeure incertain, les entreprises doivent identifier les employés dans l’ensemble de l’entreprise qui possèdent cette expertise et qui doivent comprendre l’orientation politique actuelle et s’assurer qu’ils interagissent et se parlent régulièrement entre eux. Ainsi, les décisions d’affaires peuvent être prises dans le contexte de l’évolution de la situation commerciale.
De façon générale, de nombreuses entreprises n’ont pas encore formulé d’avis ou de position commune quant à leurs attentes concernant l’avenir de la politique commerciale nord-américaine ni intégré celles-ci dans leur processus de prise de décision stratégique.
Le sujet a peut-être été abordé par le conseil d’administration ou parmi les membres de la haute direction, mais pas plus largement.
En intégrant une vision claire des résultats de la révision de l’accord commercial dans les décisions stratégiques et en mettant régulièrement à jour cette vision, les organisations peuvent obtenir un avantage concurrentiel sur les entreprises qui adoptent une approche où elles attendent de voir ce qui va se passer, ou qui réagissent au coup par coup à chaque nouvelle information.
Sur la base de la vision de l’organisation, et en particulier lorsque cette vision atteint un niveau de confiance suffisamment élevé, il est possible d’identifier et de traiter de manière proactive les principaux risques liés à la chaîne d’approvisionnement avant qu’un changement important de politique commerciale soit officiellement mis en œuvre.
Les décideurs politiques et les élus demandent souvent des commentaires du public sur leurs politiques prévues. Ces commentaires sont souvent sollicités en privé auprès des entreprises.
Les entreprises devraient profiter de ces occasions pour défendre leurs priorités. Si elles ne le font pas, il est possible qu’une autre entreprise dont les préférences sont contradictoires le fasse, ce qui pourrait potentiellement influencer les décideurs.
Jusqu’à ce que la politique commerciale nord-américaine redevienne prévisible, les contreparties peuvent faire face à des périodes de stress financier imprévues.
Les organisations peuvent atténuer leurs propres risques liés à ces périodes grâce à de solides polices d’assurance crédit commercial, ce qui permet de transférer les risques liés aux créances impayées hors du bilan.
Directeur du secteur manufacturier, Marsh Risques
Directeur du service d’analyse des risques géopolitiques et économiques, Services spécialisés en crédit, Marsh Risques